Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Amour, Propriété Et Rapports De Pouvoir

Amour, Propriété Et Rapports De Pouvoir

Quand L’Intime Reproduit Les Systèmes

Décoloniser Les Affects Pour Transformer Les Liens

L’amour est souvent présenté comme un refuge, un espace intime protégé des rapports de force qui structurent le monde social. Cette croyance rassurante mérite pourtant d’être interrogée. Les relations amoureuses, en particulier dans les sociétés occidentales marquées par la monogamie hétérosexuelle, sont profondément traversées par des logiques de propriété, d’exclusivité et de hiérarchisation. Penser l’amour comme un terrain politique ne consiste pas à nier la sincérité des attachements, mais à mettre en lumière les cadres qui façonnent nos manières d’aimer.

Historiquement, la monogamie s’est construite comme un dispositif social, juridique et religieux visant à organiser la filiation, la transmission des biens et le contrôle des corps. L’idée d’« appartenir » à quelqu’un n’est pas une métaphore anodine. Elle traduit une conception de l’amour comme appropriation, où la jalousie est souvent naturalisée et confondue avec la preuve d’un attachement sincère. Cette confusion installe un glissement subtil entre sécurité affective et contrôle, entre engagement et restriction de liberté. Interroger ces normes, ce n’est pas attaquer les personnes, mais désamorcer des schémas qui produisent de la souffrance ordinaire.

Le capitalisme et le patriarcat renforcent ces dynamiques en faisant du couple une cellule de stabilité économique et sociale. Dans les couples hétérosexuels monogames, la répartition du travail domestique et émotionnel demeure largement inégalitaire, malgré des discours égalitaires de façade. Le travail reproductif, affectif et relationnel reste majoritairement pris en charge par les femmes, souvent sans reconnaissance ni valorisation. Cette asymétrie n’est pas le fruit de choix individuels isolés, mais le résultat de rapports sociaux de sexe qui assignent des rôles différenciés et hiérarchisés.

Ces logiques d’exploitation trouvent un écho troublant dans la manière dont nos sociétés traitent le vivant. La mise à disposition des corps dans l’intime et l’extraction des ressources naturelles reposent sur des mécanismes similaires : appropriation, épuisement, déni des limites. Les récits amoureux dominants valorisent le sacrifice, la disponibilité totale, voire la souffrance, comme preuves d’amour. De la même manière que la terre est sommée de produire sans relâche, les corps sont enjoints à donner sans compter. Cette analogie invite à penser une écologie relationnelle, fondée sur le respect des rythmes, des frontières et du consentement.

Des voix féministes et autochtones proposent depuis plusieurs années de décoloniser les affects, c’est-à-dire de désapprendre les imaginaires amoureux hérités de la domination. La chercheuse Geni Nuñez souligne que l’amour peut être envisagé comme un espace de relation plutôt que de possession. Geni Nuñez affirme : « L’amour n’est pas une frontière, mais un territoire en relation ». Cette perspective ouvre la voie à des modèles relationnels non exclusifs, où l’engagement ne se mesure pas à l’exclusivité, mais à la qualité du soin, de l’écoute et de la responsabilité partagée.

L’anthropologie rappelle par ailleurs que la monogamie n’a rien d’universel ni d’inné. Les études comparatives montrent une grande diversité de formes relationnelles selon les contextes culturels et historiques. Opposer nature et culture relève d’un faux débat. Nos manières d’aimer sont socialement construites, donc transformables. Les travaux contemporains de Sabine Valens interrogent la rigidité des normes amoureuses et leurs effets sur les subjectivités, tandis que Helen Fisher analyse les mécanismes de l’attachement sans les réduire à une fatalité biologique.

Déconstruire les normes patriarcales de l’amour ne signifie pas promouvoir un modèle unique ou idéal. Il s’agit d’ouvrir des possibles, de légitimer les questionnements et de redonner une place centrale au consentement, à la communication et au soin mutuel. Penser l’amour autrement, c’est aussi relier l’intime au politique, et reconnaître que les luttes pour la justice sociale, écologique et féministe se jouent jusque dans nos liens les plus proches.

En définitive, transformer les relations amoureuses, c’est refuser que l’amour serve de refuge à la domination. C’est accepter l’inconfort de la remise en question, pour faire émerger des manières d’aimer plus juste, plus conscientes et plus vivables. Non par injonction morale, mais par exigence éthique envers le vivant, sous toutes ses formes.

Références pertinentes :

  1. Amour, Capitalisme Et Patriarcat – 2021
  2. Décoloniser Les Affects – 2022
  3. Le Travail Reproductif Invisible – 2020
  4. Repenser La Monogamie – 2023

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