Narcissisme Politique Et Illusion De Leadership
Institutions Démocratiques Et Responsabilité Citoyenne
Il paraît que nous vivons en démocratie. C’est rassurant. On vote, on débat, on compare les programmes comme on compare des forfaits téléphoniques, persuadée que la meilleure offre inclut l’éthique en illimité. Et puis, parfois, un doute me traverse l’esprit. Je suis sidérée par le nombre de soi-disant leaders qui semblent ne pas avoir la lumière à tous les étages et qui malgré ça sont élus.
Évidemment, je dis cela avec toute la tendresse du monde. Celle que l’on réserve aux proches qui confondent assurance et compétence, aplomb et profondeur. Car en politique comme ailleurs, le narcissisme peut se déguiser en vision et la froideur stratégique passer pour du courage.
Les recherches en psychologie politique le montrent : certains traits associés au narcissisme ou à la psychopathie – besoin d’admiration, goût du risque, faible empathie – peuvent faciliter l’accès au pouvoir. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des travaux académiques sérieux, menés avec des outils de mesure validés, même si le diagnostic à distance reste un exercice périlleux (et parfois délicieusement spéculatif).
Andrew Lobaczewski, dans Political Ponerology, évoque la formation d’une pathocratie : un système où des personnalités pathologiques occupent les postes clés. L’idée fascine. Elle inquiète aussi. Elle a ses critiques méthodologiques, bien sûr. Mais elle a le mérite de poser la question qui dérange : et si le problème n’était pas seulement individuel, mais structurel ?
Car nos institutions démocratiques adorent le spectacle. Les campagnes électorales récompensent l’image, la punchline, la posture martiale. Les algorithmes amplifient les discours tranchés. Les partis, parfois, sélectionnent le profil le plus audible plutôt que le plus intègre. Résultat : la politique devient une audition permanente. Et certain·e·s excellent dans l’art du monologue.
Le leadership fort, nous dit-on, est indispensable en temps de crise. C’est vrai. Mais entre fermeté et dérive autoritaire, la frontière est fine. Hannah Arendt l’a formulé avec une précision glaçante : « Le mal peut être banal », Hannah Arendt. Ce qui m’interpelle n’est pas la monstruosité spectaculaire. C’est la normalisation progressive de comportements qui, hier encore, nous auraient fait lever un sourcil collectif.
Les études en psychologie sociale montrent combien nous sommes sensibles au charisme. L’effet de halo nous pousse à attribuer compétence et moralité à une personne simplement parce qu’elle parle avec assurance. En période d’incertitude, nous recherchons la figure qui tranche. Qui promet. Qui simplifie. Le doute, lui, ne fait pas recette.
Je me surprends parfois à observer un débat public comme on regarde une émission de téléréalité politique. Les formules chocs remplacent les arguments. Les contradictions deviennent des « ajustements stratégiques ». Et nous, public cultivé, critique, rationnel – du moins le croyons-nous – partageons, commentons, amplifions.
Les médias ne sont ni anges ni démons. Ils fonctionnent avec des logiques économiques et techniques documentées par de nombreuses recherches en sciences de l’information. La polarisation attire l’attention. L’attention génère de l’engagement. L’engagement nourrit la visibilité. La visibilité confère une légitimité apparente. Le cercle est élégant. Presque esthétique.
Alors comment distinguer leadership visionnaire et leadership pathologique ? Peut-être en revenant à des critères d’une simplicité presque démodée : respect des contre-pouvoirs, capacité d’autocritique, cohérence entre discours et actes. Emmanuel Kant rappelait que la dignité humaine ne devait jamais être traitée comme un simple moyen. Une idée d’une banalité révolutionnaire.
Les comparaisons internationales le montrent : les démocraties dotées de mécanismes de contrôle solides – limitation des mandats, indépendance judiciaire, presse libre – résistent mieux aux dérives. Rien n’est parfait. Mais l’imperfection contrôlée vaut mieux que la toute-puissance séduisante.
Reste la responsabilité citoyenne. Non pas sous forme de sermon (je n’ai pas cette prétention), mais comme une lucidité partagée. Éduquer à l’esprit critique, comprendre les biais cognitifs, analyser les discours au-delà du style. La démocratie n’est pas un spectacle dont on sort en laissant les lumières allumées. Elle est un travail exigeant, parfois ingrat.
Je ne prétends pas détenir la solution miracle. Je constate simplement que la normalisation de la pathocratie serait moins inquiétante si elle ne s’accompagnait pas d’un enthousiasme si sincère. Peut-être avons-nous confondu intensité et profondeur, assurance et compétence, pouvoir et service.
La morale de l’histoire ? Il n’y en a pas. Ou alors une fausse, très simple : avant d’applaudir un discours flamboyant, vérifier discrètement si la lumière est bien allumée. Partout.







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