Les petits billets de Letizia

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Je ne peux rien enseigner à personne, Je ne peux que les faire réfléchir. (Socrate 470/399 A.JC)

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Immigration Et Emploi En Corse

Immigration Et Emploi En Corse

Entre Nécessité Économique Et Paradoxes Socio-Politiques

Une Économie Insulaire Sous Tension Qui Repose Sur Une Main-D’œuvre Invisible

Je pars d’un constat simple, presque dérangeant par son évidence : l’économie corse, comme d’autres territoires européens, fonctionne en partie grâce à une main-d’œuvre étrangère concentrée dans des secteurs en tension. Construction, tourisme, services à la personne : autant d’activités indispensables qui reposent sur des personnes souvent reléguées à la périphérie du récit collectif.

Les données disponibles montrent une réalité difficilement contestable : le taux d’emploi des personnes immigrées y est plus élevé que sur le continent, ce qui pourrait être interprété comme un signe d’intégration réussie. Pourtant, cette lecture mérite d’être nuancée. Car derrière ces chiffres se dessine une organisation du travail segmentée, où certaines catégories de population occupent des positions spécifiques, souvent peu valorisées. Comme l’a montré l’économiste George J. Borjas, les marchés du travail tendent à assigner les populations migrantes aux segments les plus précaires, non par hasard, mais par construction sociale et économique.

C’est précisément là que le regard doit se déplacer. Que signifie réellement « être intégré » lorsque l’on est surreprésenté dans des emplois pénibles, peu qualifiés et parfois invisibilisés ? Cette question en appelle une autre : celle des conditions de travail, rarement documentées dans les analyses strictement quantitatives. Les approches institutionnelles, si elles sont précieuses pour objectiver des tendances, laissent souvent dans l’ombre l’expérience vécue.

Dans cette réalité déjà complexe, une fracture supplémentaire apparaît : celle du genre. L’écart massif entre les taux d’emploi des hommes et des femmes immigrées révèle une double marginalisation, à la fois économique et sociale. Les travaux en sociologie du travail, notamment ceux de Margaret Maruani, ont largement montré que le genre structure profondément l’accès à l’emploi, en particulier dans les segments les plus précaires. En Corse, cette dynamique semble accentuée par des contraintes spécifiques : poids des normes sociales, segmentation sectorielle, accès limité à certains types d’emploi.

Mais au-delà des inégalités, c’est aussi une forme d’invisibilité sociale qui interpelle. Ces personnes sont indispensables au fonctionnement économique, tout en restant largement absentes des représentations publiques valorisées. Ce décalage interroge notre manière de penser la contribution sociale. Albert Einstein rappelait avec justesse : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément ». Cette phrase résonne ici avec une acuité particulière.

En élargissant la focale, une autre tension apparaît, plus politique celle-ci. L’économie locale dépend d’une main-d’œuvre étrangère, tandis que le débat public peut, simultanément, exprimer une défiance à son égard. Cette contradiction n’est pas propre à la Corse : elle traverse de nombreuses sociétés contemporaines. Elle pose une question délicate, mais nécessaire. Comment concilier un besoin structurel de travail avec des discours politiques parfois hostiles à celleux qui l’exercent ?

C’est dans cet interstice que surgit un paradoxe troublant, que j’observe sans chercher à le simplifier : il n’est pas rare de constater que des acteurs économiques exprimant des positions critiques sur l’immigration recourent néanmoins à cette main-d’œuvre dans leur activité quotidienne. Cette tension n’est pas une accusation, mais un symptôme. Elle révèle un décalage entre représentations politiques et réalités économiques, entre discours et pratiques.

Plutôt que de juger, je préfère y voir un point de départ pour penser autrement. Car cette situation met en lumière une dépendance structurelle : certains secteurs ne fonctionneraient pas sans cette main-d’œuvre. Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’immigration, mais celle de l’organisation même du travail et de sa valorisation.

À l’échelle européenne, cette configuration n’a rien d’exceptionnel. Des travaux en économie politique ont montré que les métiers en tension attirent systématiquement des populations migrantes, en raison de leur faible attractivité pour la main-d’œuvre locale. La Corse amplifie simplement ce phénomène en raison de ses spécificités géographiques et économiques.

Face à cela, une exigence s’impose : repenser les politiques publiques non seulement en termes d’efficacité économique, mais aussi de justice sociale. Cela implique d’agir sur plusieurs leviers : conditions de travail, accès à la formation, reconnaissance sociale, égalité professionnelle. Mais aussi, plus profondément, sur notre manière collective de nommer et de considérer ces réalités.

Car au fond, la question dépasse largement le cas corse. Elle interroge notre capacité à tenir ensemble deux exigences : reconnaître une contribution économique essentielle et garantir une dignité sociale pleine et entière. Cette tension n’a pas de solution simple. Elle appelle au contraire une réflexion continue, exigeante, ouverte.

Je reste convaincue que c’est dans cette complexité assumée que peut émerger une pensée politique plus juste, à distance des simplifications et des oppositions stériles. Et peut-être, aussi, une manière plus cohérente d’habiter nos contradictions.


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