La Visibilité Et L’Effacement Des Identités Bisexuelles
Représentation Médiatique Et Santé Mentale Des Personnes Bisexuelles
La bisexualité pose un paradoxe discret : une personne peut être en couple avec un homme et rester pleinement bisexuelle, sans que cette relation dise à elle seule quoi que ce soit de son orientation sexuelle. Pourtant, le regard social tend encore à déduire l’identité à partir du ou de la partenaire. La bisexualité se trouve ainsi prise entre visibilité et effacement : suffisamment connue pour être nommée, mais encore assez mal comprise pour être régulièrement contestée. L’American Psychological Association définit l’orientation sexuelle à partir des attirances émotionnelles, romantiques et sexuelles, et rappelle que les personnes bisexuelles peuvent subir des préjugés provenant aussi bien de milieux hétérosexuels que de certaines personnes lesbiennes ou gays.
Dans une relation avec un homme, l’invisibilité peut prendre une forme particulièrement simple : le couple est visible, mais la bisexualité ne l’est plus. Une étude qualitative consacrée à l’invalidation de l’identité bisexuelle a montré que 85 % des 52 personnes interrogées avaient vécu une expérience de ce type. Parmi les motifs rapportés figurait précisément le genre du partenaire : certaines personnes étaient considérées comme hétérosexuelles dès lors qu’elles avaient une relation avec une personne d’un autre genre. L’étude reste limitée par la taille et la nature de son échantillon ; elle ne permet donc pas de généraliser ces expériences à l’ensemble des personnes bisexuelles. Elle documente néanmoins un mécanisme récurrent : le partenaire devient, pour l’entourage, une sorte de preuve censée révéler la « vraie » orientation de l’individu.
Cette logique repose en partie sur une conception binaire de la sexualité : être attiré par plusieurs genres serait interprété comme une étape, une hésitation ou une absence de décision. Or, la bisexualité n’implique ni une répartition égale des attirances, ni un nombre déterminé d’expériences, ni une succession obligatoire de relations avec des personnes de genres différents. Les travaux de référence soulignent au contraire que l’orientation sexuelle comprend plusieurs dimensions – identité, attirance et comportements – qui ne coïncident pas nécessairement à chaque moment de la vie. Une relation donnée ne résume donc pas une orientation entière.
L’enjeu n’est pas seulement symbolique. Les recherches sur la santé des populations bisexuelles font apparaître des disparités importantes en matière de santé mentale et de consommation de substances, auxquelles contribuent notamment la stigmatisation, la discrimination, l’anticipation du rejet et les difficultés liées à la divulgation de l’orientation sexuelle. Une méta-analyse portant sur 52 études a également relevé des niveaux de dépression et d’anxiété généralement plus élevés chez les personnes bisexuelles que chez les personnes hétérosexuelles. Ces résultats ne signifient évidemment pas que la bisexualité serait en elle-même une cause de souffrance : ils invitent plutôt à examiner les conditions sociales dans lesquelles certaines personnes bisexuelles vivent leur orientation.
La représentation médiatique ajoute une autre couche à cette invisibilité. Les données les plus récentes de GLAAD, portant sur la saison télévisuelle américaine 2024-2025, recensent 98 personnages bisexuels ou bi+ parmi 489 personnages LGBTQ étudiés. GLAAD relève une baisse de cette représentation pour la troisième année consécutive et souligne la persistance de stéréotypes associant notamment les personnages bi+ à la manipulation, à l’instabilité ou à la promiscuité. Ces données portent sur la télévision américaine et sur la catégorie plus large « bi+ » ; elles ne peuvent donc pas être transposées directement à l’ensemble des médias ou des sociétés. Elles montrent néanmoins combien la visibilité quantitative ne garantit pas, à elle seule, une représentation fidèle de la diversité des expériences bisexuelles.
La question devient alors moins celle de savoir si une personne est « vraiment » bisexuelle que celle de comprendre pourquoi son identité devrait être continuellement démontrée. Le paradoxe de la bisexualité est peut-être là : lorsque le désir devient moins visible, certains supposent qu’il a disparu. Une relation avec un homme ne rend pas une femme hétérosexuelle par définition ; pas plus qu’une relation avec une femme ne suffirait à établir qu’une personne est lesbienne. Entre l’identité revendiquée, les attirances, les comportements et le regard des autres subsiste une complexité que les catégories sociales cherchent parfois à réduire. La reconnaître ne consiste pas à imposer une nouvelle définition de la sexualité, mais à accepter qu’une expérience humaine puisse résister aux cases dans lesquelles on voudrait la faire entrer.







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