Quand Les Ressources Redéfinissent Les Liens Amicaux
L’Amitié À L’Épreuve De La Friendflation
Quand une sortie entre amis suppose de regarder son compte bancaire avant de répondre « oui », l’amitié cesse d’être seulement une affaire de sentiments. Elle devient aussi une question de ressources, de temps et de conditions de vie. C’est ce que cherche à nommer le terme « friendflation », popularisé ces dernières années pour désigner le renchérissement matériel de la vie sociale. Le phénomène mérite toutefois d’être manié avec prudence : il ne constitue pas, à lui seul, une catégorie statistique stabilisée.
Le constat auquel il renvoie est néanmoins documenté. En 2024, 12 % des personnes de plus de 15 ans étaient en situation d’isolement relationnel en France, c’est-à-dire sans réseau de sociabilité ou avec très peu de contacts physiques. Le sentiment de solitude concernait 24 % de la population et atteignait un niveau particulièrement élevé chez les 25-39 ans : plus d’une personne sur trois dans cette tranche d’âge déclarait se sentir particulièrement seule. La même étude relevait aussi une forte dimension sociale des inégalités : 17 % des personnes disposant de faibles revenus étaient isolées, contre 7 % parmi celles disposant de hauts revenus.
Il serait pourtant trop simple d’en conclure que les jeunes ne se retrouvent plus parce qu’ils n’en ont plus les moyens. Les pratiques culturelles et de loisirs restent importantes. Les données du ministère de la Culture montrent ainsi que les 15-24 ans conservent en 2025 des niveaux de sorties élevés pour plusieurs activités culturelles. La sociabilité n’a donc pas disparu : elle se transforme, se déplace et se négocie davantage selon les ressources disponibles.
Le logement constitue l’un des éléments de cette équation. Dans les cent plus grandes villes françaises, les loyers d’annonce médians ont augmenté de 10,1 % entre 2022 et 2025, selon les données issues de la Carte des loyers de l’ANIL et exploitées par Pierria. Certaines villes connaissent des hausses bien supérieures, tandis que d’autres évoluent moins fortement. Parler d’une hausse uniforme de 50 % en dix ans dans les grandes villes ne peut donc pas être retenu sans préciser un périmètre et une source adaptés.
À cette contrainte financière s’ajoute une autre ressource difficile à récupérer : le temps. Études prolongées, débuts professionnels incertains, trajets, recherche de logement ou multiplication des emplois peuvent réduire les occasions de se retrouver. L’amitié suppose pourtant une disponibilité qui ne se mesure pas seulement en euros. Un repas partagé, une soirée ou un week-end nécessitent du temps libre, lui-même inégalement distribué.
C’est dans ce contexte que Clémence Guetté, députée de La France insoumise, a publié en août 2026 « Pour une politique de l’amitié ». Son essai défend l’idée que les relations amicales jouent un rôle social qui mérite davantage de reconnaissance et explore notamment de nouveaux droits liés aux solidarités entre amis. Il s’agit d’une proposition politique, non d’un constat scientifique établissant que l’amitié serait devenue un droit ou que son coût constituerait une cause unique de la solitude.
Cette distinction est essentielle. Si l’argent conditionne certaines formes de sociabilité, une politique publique ne peut pas mécaniquement produire de l’amitié. Elle peut en revanche agir sur les conditions qui rendent les rencontres possibles : logement, accès aux loisirs, équipements collectifs, transports, associations ou espaces publics. La question dépasse alors le seul portefeuille des jeunes.
Le véritable enjeu de la friendflation est peut-être là. Elle oblige à regarder autrement ce que l’on considère comme une dépense facultative. Un café, un billet de cinéma ou un trajet pour rejoindre quelqu’un semblent dérisoires pris séparément. Mais lorsque les ressources diminuent, leur accumulation peut transformer une simple invitation en arbitrage.
L’amitié n’est donc pas devenue une marchandise, et la solitude ne s’explique pas par l’inflation seule. Mais les conditions matérielles dans lesquelles une génération étudie, travaille, se loge et se déplace façonnent nécessairement ses possibilités de relation. La question n’est peut-être pas de savoir combien coûte l’amitié, mais quelle place une société laisse concrètement à celleux qui veulent encore avoir le temps et les moyens de la faire vivre.







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