Évaluation Du Glyphosate : Science, Industrie Et Risque En Conflit
Glyphosate En France : Entre Réglementation Et Pratiques Agricoles
Le glyphosate n’est plus seulement le nom d’un herbicide. Il est devenu, au fil des années, un révélateur des difficultés que pose l’évaluation d’un risque lorsque science, agriculture, industrie et décision publique se rencontrent. En France comme dans l’Union européenne, son histoire récente montre surtout qu’une question apparemment simple – peut-on continuer à l’utiliser ? – ne se résout pas par un seul chiffre ou une seule expertise.
En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer, le CIRC, agence de l’Organisation mondiale de la santé, a classé le glyphosate dans le groupe 2A, celui des substances « probablement cancérogènes pour l’être humain ». Cette conclusion reposait notamment sur des données limitées chez l’être humain, des données suffisantes chez l’animal et des éléments concernant la génotoxicité. Mais cette classification ne signifie pas qu’une exposition donnée provoque nécessairement un cancer : la CIRC évalue un danger potentiel, tandis que les autorités réglementaires évaluent également le risque dans des conditions d’exposition déterminées.
C’est précisément là que commence une partie de la controverse. En Europe, l’Agence européenne des produits chimiques a conclu en 2022 que les critères réglementaires ne permettaient pas de classer le glyphosate comme cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction. L’Autorité européenne de sécurité des aliments, dans son évaluation de 2023, n’a pas identifié de domaine critique de préoccupation empêchant le renouvellement de son approbation, tout en signalant certaines lacunes dans les données, notamment concernant le risque alimentaire et les plantes aquatiques. Le désaccord entre ces évaluations ne constitue donc pas nécessairement une contradiction scientifique simple : les organismes n’emploient ni exactement les mêmes méthodes, ni les mêmes questions réglementaires.
La situation française ajoute une autre difficulté. Contrairement à une idée parfois répandue, la France n’a pas procédé à une interdiction générale du glyphosate. Elle a cependant engagé depuis plusieurs années une politique de réduction de ses usages, avec des restrictions décidées par l’Anses et des objectifs politiques de sortie progressive. Certaines utilisations agricoles ont ainsi été limitées lorsque des alternatives jugées suffisamment efficaces et praticables existaient, tandis que les situations considérées comme des impasses techniques ont bénéficié d’un traitement différent.
Le contraste entre les ambitions affichées et les pratiques réelles est particulièrement visible dans les données récentes. Selon les indicateurs du ministère de l’Agriculture, les quantités de glyphosate vendues en France sont passées de 8 650 tonnes en 2020 à 5 860 tonnes en 2022, avant de remonter à 8 269 tonnes en 2024. Le ministère relie notamment cette remontée au renouvellement européen de l’approbation du glyphosate en 2023, mais une évolution des ventes ne suffit pas, à elle seule, à expliquer l’ensemble des pratiques agricoles.
Reste la question de l’influence industrielle, devenue centrale avec les Monsanto Papers. Des documents judiciaires rendus publics ont montré des interventions de Monsanto dans la production et la diffusion de travaux scientifiques et ont nourri les recherches sur le ghostwriting. Une étude publiée en 2023, fondée sur l’examen détaillé de plusieurs publications concernées, conclut toutefois que les pratiques observées étaient plus diverses qu’un simple scénario dans lequel l’entreprise aurait intégralement écrit les articles à la place des scientifiques : une rédaction directement identifiable par des personnes extérieures aux auteurs a été établie dans deux cas étudiés, tandis que d’autres formes d’influence ou de contrôle éditorial apparaissaient également.
Cette nuance est essentielle. Elle ne fait pas disparaître la question des conflits d’intérêts ; elle empêche simplement de transformer des documents complexes en récit trop commode. Le véritable enjeu dépasse ainsi le seul glyphosate : comment garantir qu’une expertise destinée à protéger la population puisse rester indépendante, transparente et intelligible lorsqu’elle porte sur des produits dont les conséquences économiques sont considérables ?
Le dossier rappelle aussi que le débat ne se limite pas au cancer. L’environnement, la biodiversité, les alternatives agricoles et les conditions concrètes de travail doivent entrer dans l’équation. L’Union européenne autorise actuellement le glyphosate jusqu’au 15 décembre 2033, sous certaines conditions et restrictions, tandis que les États membres conservent la responsabilité des autorisations de produits et de leurs usages sur leur territoire.
Le glyphosate laisse donc derrière lui une question plus vaste que celle de son maintien ou de sa disparition : dans une démocratie confrontée à des risques scientifiques complexes, qui produit la connaissance, selon quelles règles, avec quelles garanties d’indépendance et comment cette connaissance doit-elle être transformée en décision collective ?








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